La Chronique de J-One
Perdu dans mes pensées, je
n’entends ni ne vois rien. À cette heure de la journée, dans la famasi kleren de chez Wilner, règne un
brouhaha indescriptible. Depuis que Wilner a fait construire cette tonèl pour la vente de ses kleren, chaque après-midi il règne une
folle ambiance dans l’espace. Non loin de la barque à kleren, où macéraient dans de grandes bouteilles : écorces, lianes,
feuilles et racines, des hommes s’amusent aux dominos. On entend les pièces
tombées sur la table avec un tel fracas. Des enfants jouent à cache-cache. Des
marchandes ambulantes, fatiguées par une longue journée de pwomennen, s’arrêtent à quelques pas et tentent d’attirer certains
clients. Des vendeurs de pains se battent pour s’arracher des achteurs à chaque
véhicule qui s’arrête. En face les bèf
chenn, tels des automates, appellent avec un refrain dont eux seuls connaissent la note, les passagers qui affluent pour rejoindre leur tap-tap. Sous un lampadaire, don d’un
ancien président de la république -et qui est venu en personne l’inaugurer-, une
dame frisant la soixantaine, munie d’un mégaphone, annonce la fin du monde pour
le 22 octobre et invite les passants à la repentance. Tout ce brouhaha donne,
en réalité, un peu de vie à cette ville mourante. Cette ville prise en otage
par les zenglendo, les kamoken et les bandits de tout
acabit. Moi, comme dans un univers
parallèle, je n’entends ni ne vois rien. Je broie du noir.
Dans tout ce décor, pas étonnant que je ne vois
pas arriver Dyepalòm. Il me tapote l’épaule, je sursaute et je reviens à moi.
Il s’assoie près de moi et remarquant ma mauvaise mine, il me dit :
- - Sa k gen la Ti Moso ?
Il m’appelle ainsi depuis plus de vingt ans en
référence à mon père qu’on surnommait Gwo Moso. Comme réponse je lui marmonne quelque
chose et replonge dans mes pensées. Dyepalòm, lui, sifflote un petit air. Il
aborde des sujets que j’ignore. Finalement, Dyepalòm ferme ses yeux et continue
à siffloter son air.
Soudain, comme un nourrisson affamé éprouve une
certaine joie en voyant le sein maternel, j’ai vu l’espace d’une seconde ce
sourire sur le visage de Dyepalòm. Un sourire malicieux, qui semble me
dire : j’ai quelque chose d’intéressant pour toi.
- Quoi ? lui dis-je.
- Tu vois l’homme là-bas, me chuchota-t-il, je
crois que je le connais, du moins, je connais quelque chose à son sujet qui
peut bien te faire sortir de cet état.
- De quoi s’agit-il ?
Dyepalòm me montre le fond son cup. Il est vide. En réalité c’est un
signe de chantage. Si je veux connaître l’histoire de notre homme qui est
responsable de la succursale d’une banque de la capitale et qui se présente
toujours comme un bon jènjan, je dois lui
payer un bon tranpe. Je regarde
Dyepalòm, il a vieilli. À chaque fois qu’il me demande de lui payer du kleren, chose qui arrive souvent ces
derniers temps, je n’ose jamais lui dire d’arrêter. La dernière fois que
quelqu’un a osé lui conseiller d’arrêter d’en consommer, c’était son fils qui
est médecin et il en a eu pour son compte. Dyepalòm, lui a même dit que s’il a
osé faire une telle remarque c’est sa faute car il lui a payé toute sa scolarité.
Avant de conclure qu’il a été à l’hôpital pour son foie et que le docteur s’est
exclamé : « Ma foi ! vous avez un sacré foie ! ».
Le vieil homme, fait un signe à Wilner de lui servir
son breuvage préféré. J’acquiesce de la tête. Dyepalòm goutte à son tranpe et respire un bon coup avant de
se lancer dans son récit.
-
« En fait, je ne le connaissais
pas personnellement. Mais quand j’ai terminé mon service militaire, j’ai été en
France et j’ai un ami médecin qui m’a parlé de lui. Secret professionnel », me
dit-il.
Alors, pour le lecteur naïf qui aura tendance à
tout croire, il faut que j’enlève tout doute. Dyepalòm n’a jamais été dans
l’armée. À force de l’entendre me raconter des histoires de quand il était dans
l’armée, de quand il était en France, de quand il a rencontré le Pape, j’ai dû
demander à mon père de confirmer ou d’infirmer ces versions des faits. Il m’a
confié : primo, Dyepalòm n’a jamais fait partie de l'armée. Il était juste un
informateur de la milice organisée par le président à vie. Deuxio, il n’a
jamais été en France. Suite au dechoukaj
du président à vie et de ses serviteurs, Dyepalòm s’est enfui à Fort-de-France.
Et tertio, Dyepalòm n’a jamais rencontré le Pape quand il est venu en Haïti.
Certes, il possède un chapelet qui fut la propriété du Saint-Siège. Mais ce
chapelet a été offert au président. Le jour du départ de celui-ci, Dyepalòm s'est rendu au palais pour informer l’un des agents de la cachette d’un fervent
opposant du régime. Et dans la précipitation des membres de la famille
présidentielle, le chapelet a été oublié et s’est retrouvé en sa possession.
-
« À l’époque, il était un jeune
étudiant à une université en France. Il était déjà marié, et sa femme et lui
essayaient d’avoir un enfant mais en vain », poursuivit Dyepalòm. Comme cela faisait
plusieurs mois qu’ils essayaient et que rien ne marchait, il conseillait sa
femme d’aller voir un médecin. Et qui la femme a été voir ? Mon ami
médecin.
Après tous les examens, la femme était en parfaite
santé et devrait sans problème pouvoir enfanter. Du coup, c’est notre homme qui
a dû se rendre chez le même médecin. Et pour lui aussi, tout était normal.
-
La femme était persuadée qu’elle
était victime d’un madichon de la
famille de l’homme car au départ on ne voulait pas d’elle dans leur famille. Le
docteur, n’étant pas Haïtien, accordait peu de d’importance aux inquiétudes de
la femme et voulait rester le plus rationnel que possible. Aussi a-t-il exploré
toutes les possibilités pour ce jeune couple. Malheureusement, rien me
marchait.
Dyepalòm boit un peu de son tranpe, il secoue un
peu le breuvage dans sa bouche avant de l’avaler.
- Alors, le docteur, mon ami a eu une brillante
idée.
- Qu’a-t-il fait ? lui demandai-je.
Devant mon impatience, il montra un tel calme que
je connais bien. Il respira un bon coup, avant de poursuivre.
- Eh bien mon ami, le docteur qui savait quand la
femme devait être dans sa période d’ovulation, les invita tous les deux à sa
clinique. Quand ils arrivèrent le docteur leur expliqua qu’il va les mettre en
situation. Il devrait passer à l’acte sans se préoccuper de sa présence. Au
départ, c’était difficile mais avec la patience, ils ne finirent pas y arriver.
Et le résultat fut surprenant !
- Et c’était quoi le résultat ?
Dyepalòm observe une pause comme s’il hésite sur
ce qu’il allait m’avouer et boit le reste de son cup, et dans un éclat de rire, il me dit :
- - À ce moment précis, le docteur s’est rendu compte que notre homme se trompait de trou.
Dans son
rire, il m’envoie plein de postillon puant le kleren. Mais c’est sans importance car je suis emporté par un fou
rire. Dyepalòm se leva et s’en alla. Je lui paie son kleren, il l’a bien mérité. Et passant près de l’homme, j’avais
envie de lui dire : bonjour monsieur le trompeur.
😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂
RépondreSupprimerÇa pourrait arriver à tout le monde Djouna 😁😁😁😁
Supprimer😂😂
RépondreSupprimerÇa va t'arriver, toi. Prophétie de Dyepalòm! 😂😂😂
SupprimerSacré Dyepalom! Certes, il te fait du chantage afin de trouver sa boisson préférée. Mais bon, il t'a fait changer d'humeur quand même. 🤣🤣🤣
RépondreSupprimerIl m’a fait changé d’humeur, c’est vrai. Mais surtout il m’a donné un bon petit zen. Secret professionnel 😁
Supprimer