29 janvier 2023

La Chronique de J-One

 

La Chronique de J-One

Perdu dans mes pensées, je n’entends ni ne vois rien. À cette heure de la journée, dans la famasi kleren de chez Wilner, règne un brouhaha indescriptible. Depuis que Wilner a fait construire cette tonèl pour la vente de ses kleren, chaque après-midi il règne une folle ambiance dans l’espace. Non loin de la barque à kleren, où macéraient dans de grandes bouteilles : écorces, lianes, feuilles et racines, des hommes s’amusent aux dominos. On entend les pièces tombées sur la table avec un tel fracas. Des enfants jouent à cache-cache. Des marchandes ambulantes, fatiguées par une longue journée de pwomennen, s’arrêtent à quelques pas et tentent d’attirer certains clients. Des vendeurs de pains se battent pour s’arracher des achteurs à chaque véhicule qui s’arrête. En face les bèf chenn, tels des automates, appellent avec un refrain dont eux seuls connaissent la note, les passagers qui affluent pour rejoindre leur tap-tap. Sous un lampadaire, don d’un ancien président de la république -et qui est venu en personne l’inaugurer-, une dame frisant la soixantaine, munie d’un mégaphone, annonce la fin du monde pour le 22 octobre et invite les passants à la repentance. Tout ce brouhaha donne, en réalité, un peu de vie à cette ville mourante. Cette ville prise en otage par les zenglendo, les kamoken et les bandits de tout acabit.  Moi, comme dans un univers parallèle, je n’entends ni ne vois rien. Je broie du noir.

Dans tout ce décor, pas étonnant que je ne vois pas arriver Dyepalòm. Il me tapote l’épaule, je sursaute et je reviens à moi. Il s’assoie près de moi et remarquant ma mauvaise mine, il me dit :

-        Sa k gen la Ti Moso ?

Il m’appelle ainsi depuis plus de vingt ans en référence à mon père qu’on surnommait Gwo Moso. Comme réponse je lui marmonne quelque chose et replonge dans mes pensées. Dyepalòm, lui, sifflote un petit air. Il aborde des sujets que j’ignore. Finalement, Dyepalòm ferme ses yeux et continue à siffloter son air.

Soudain, comme un nourrisson affamé éprouve une certaine joie en voyant le sein maternel, j’ai vu l’espace d’une seconde ce sourire sur le visage de Dyepalòm. Un sourire malicieux, qui semble me dire : j’ai quelque chose d’intéressant pour toi.

- Quoi ? lui dis-je.

- Tu vois l’homme là-bas, me chuchota-t-il, je crois que je le connais, du moins, je connais quelque chose à son sujet qui peut bien te faire sortir de cet état.

- De quoi s’agit-il ?

Dyepalòm me montre le fond son cup. Il est vide. En réalité c’est un signe de chantage. Si je veux connaître l’histoire de notre homme qui est responsable de la succursale d’une banque de la capitale et qui se présente toujours comme un bon jènjan, je dois lui payer un bon tranpe. Je regarde Dyepalòm, il a vieilli. À chaque fois qu’il me demande de lui payer du kleren, chose qui arrive souvent ces derniers temps, je n’ose jamais lui dire d’arrêter. La dernière fois que quelqu’un a osé lui conseiller d’arrêter d’en consommer, c’était son fils qui est médecin et il en a eu pour son compte. Dyepalòm, lui a même dit que s’il a osé faire une telle remarque c’est sa faute car il lui a payé toute sa scolarité. Avant de conclure qu’il a été à l’hôpital pour son foie et que le docteur s’est exclamé : « Ma foi ! vous avez un sacré foie ! ».

Le vieil homme, fait un signe à Wilner de lui servir son breuvage préféré. J’acquiesce de la tête. Dyepalòm goutte à son tranpe et respire un bon coup avant de se lancer dans son récit.

-        « En fait, je ne le connaissais pas personnellement. Mais quand j’ai terminé mon service militaire, j’ai été en France et j’ai un ami médecin qui m’a parlé de lui. Secret professionnel », me dit-il.

Alors, pour le lecteur naïf qui aura tendance à tout croire, il faut que j’enlève tout doute. Dyepalòm n’a jamais été dans l’armée. À force de l’entendre me raconter des histoires de quand il était dans l’armée, de quand il était en France, de quand il a rencontré le Pape, j’ai dû demander à mon père de confirmer ou d’infirmer ces versions des faits. Il m’a confié : primo, Dyepalòm n’a jamais fait partie de l'armée. Il était juste un informateur de la milice organisée par le président à vie. Deuxio, il n’a jamais été en France. Suite au dechoukaj du président à vie et de ses serviteurs, Dyepalòm s’est enfui à Fort-de-France. Et tertio, Dyepalòm n’a jamais rencontré le Pape quand il est venu en Haïti. Certes, il possède un chapelet qui fut la propriété du Saint-Siège. Mais ce chapelet a été offert au président. Le jour du départ de celui-ci, Dyepalòm s'est rendu au palais pour informer l’un des agents de la cachette d’un fervent opposant du régime. Et dans la précipitation des membres de la famille présidentielle, le chapelet a été oublié et s’est retrouvé en sa possession.

-        « À l’époque, il était un jeune étudiant à une université en France. Il était déjà marié, et sa femme et lui essayaient d’avoir un enfant mais en vain », poursuivit Dyepalòm. Comme cela faisait plusieurs mois qu’ils essayaient et que rien ne marchait, il conseillait sa femme d’aller voir un médecin. Et qui la femme a été voir ? Mon ami médecin.

Après tous les examens, la femme était en parfaite santé et devrait sans problème pouvoir enfanter. Du coup, c’est notre homme qui a dû se rendre chez le même médecin. Et pour lui aussi, tout était normal.

-        La femme était persuadée qu’elle était victime d’un madichon de la famille de l’homme car au départ on ne voulait pas d’elle dans leur famille. Le docteur, n’étant pas Haïtien, accordait peu de d’importance aux inquiétudes de la femme et voulait rester le plus rationnel que possible. Aussi a-t-il exploré toutes les possibilités pour ce jeune couple. Malheureusement, rien me marchait.

Dyepalòm boit un peu de son tranpe, il secoue un peu le breuvage dans sa bouche avant de l’avaler.

- Alors, le docteur, mon ami a eu une brillante idée.

- Qu’a-t-il fait ? lui demandai-je.

Devant mon impatience, il montra un tel calme que je connais bien. Il respira un bon coup, avant de poursuivre.

- Eh bien mon ami, le docteur qui savait quand la femme devait être dans sa période d’ovulation, les invita tous les deux à sa clinique. Quand ils arrivèrent le docteur leur expliqua qu’il va les mettre en situation. Il devrait passer à l’acte sans se préoccuper de sa présence. Au départ, c’était difficile mais avec la patience, ils ne finirent pas y arriver. Et le résultat fut surprenant !

- Et c’était quoi le résultat ?

Dyepalòm observe une pause comme s’il hésite sur ce qu’il allait m’avouer et boit le reste de son cup, et dans un éclat de rire, il me dit :

-   À ce moment précis, le docteur s’est rendu compte que notre homme se trompait de trou.

Dans son rire, il m’envoie plein de postillon puant le kleren. Mais c’est sans importance car je suis emporté par un fou rire. Dyepalòm se leva et s’en alla. Je lui paie son kleren, il l’a bien mérité. Et passant près de l’homme, j’avais envie de lui dire : bonjour monsieur le trompeur.


6 commentaires:

  1. 😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂😂

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça pourrait arriver à tout le monde Djouna 😁😁😁😁

      Supprimer
  2. Réponses
    1. Ça va t'arriver, toi. Prophétie de Dyepalòm! 😂😂😂

      Supprimer
  3. Sacré Dyepalom! Certes, il te fait du chantage afin de trouver sa boisson préférée. Mais bon, il t'a fait changer d'humeur quand même. 🤣🤣🤣

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il m’a fait changé d’humeur, c’est vrai. Mais surtout il m’a donné un bon petit zen. Secret professionnel 😁

      Supprimer

Page retrouvée

Le tombeau de Jésus placé sous haute surveillance à la demande des autorités religieuses Le tombeau de Jésus a été placé sous haute survei...